Jihad, mon ami !

Jihad,
Mon ami,

C’est ridicule vois-tu ! C’est la première lettre que j’écris et que je publie avec un prénom. Dont le personnage (si j’ose me permettre te considérer comme tel) a vraiment un nom. En plus de cela, cette lettre est la première que je t’écris. Et c’est aujourd’hui que je le fais. A quoi bon me dira-t-on ? Surtout que tu n’es plus là, et que je ne risque pas de te voir d’aussitôt !

Cela fait presque une semaine que tu as pris ton premier avion pour quitter le Maroc. Pour de bon. Quel soulagement on va encore prétendre (mais prétendre sur de solides bases). Un soulagement pour toi … pour nous, tes amis. Car nous savons tous, qu’à partir de ce soir, tu pourras bien dormir. Ce soir débute ton aventure. Ta vie.

Je sais que la vie te plait. Moins d’une semaine, et tu prends déjà ton pied. Le salaud … ! Le pire, c’est que je te comprends. J’en suis même un peu envieux !

Je t’avoue que ça m’érafle le cœur, et je comprends ce que bitter sweet veut dire. C’est ce que je ressens maintenant que tu ne fais plus partie de mes marocains préférés. Dois-je te blâmer de nous avoir laissé ? Ne t’en fais pas, je n’ai, en aucun moment, pensé le faire. Au contraire, maintenant que tu n’es pas là, je suis plus béat pour ton soulagement qu’autre chose. C’est un soulagement pour nous tous.

Soulagement … n’est-ce pas ? J’imagine. Ne plus te réveiller à 7h GMT+1 pour que les premiers mots doux que tu puisses entendre soient « sbah lkhir » ou alors « m3ayach 9ari ». Un grand apaisement de savoir qu’à partir de ce soir tu n’auras plus à prendre le premier bus rempli de puanteurs marocaines. A partir de ce soir, tu ne seras plus dégoûté quand tu prendras le train pour aller à l’université. Tu n’auras plus besoin de parler en marocain pour te faire comprendre. Tu n’auras même plus à voir ces taxis rouges qui crient, klaxonnent, et ne savent même pas conduire. C’est bon je suppose, de savoir que le dirham ne sera plus la monnaie qui circulera dans tes poches, avec laquelle tu paieras ton Gin ou ta Vodka. Je suppose même que tu pourras enfin goûter du Bacon. Mmmm Bacon (Oui … J’imite Homer). Laisse-moi fantasmer un peu. Plus jamais tu ne diras au taxi « Boulevard La Gironde 3afak ». Plus jamais tu ne diras « Wahed Coca ». Oui, bon, le Coca, c’est moi. Et on le sait tous. Mais bon, tu comprends où je veux en venir.

Maintenant que tu as quitté le Maroc. Ton Maroc. Mon Maroc. Je me rends compte à quel point cet endroit devient de plus en plus étranger pour moi. Plus sec. A quel point ta présence me manque. Parce que je sais, qu’en rentrant ce soir, je n’aurai plus à composer un numéro IAM pour te demander si tu ne voudrais pas passer à la maison me tenir compagnie. Je ne te parlerai plus les Vendredis pour te demander si ça te tenterai un Babylone le lendemain. Et surtout … mais surtout, je ne pourrai plus me réveiller le matin, et te demander si ce ne serait pas préférable qu’on se fasse un Brunch, au lieu de se taper un petit-déjeuner, et le déjeuner, puis la vaisselle qui vient avec. On n’ira plus chez le vendeur de jus avec Eddy chercher ce Berry Good bien glacé. En tout cas, pas dans les prochains mois à venir.

Mais comment voudrais-tu que je te blâme. Sincèrement ! Après tout, ce n’est pas à cause de toi que tu as décidé de quitter le pays. C’est à cause d’eux. Tous les autres. Surtout les autres. Ils ont veillé à te détruire, chaque année, et ce, depuis le jour où je t’ai connu. Que tu t’es découvert.

En parlant de ça, te rappelles-tu comment l’on s’est connu ? Tu as osé mettre un seul commentaire. UN SEUL ! Et c’était suffisant pour que l’on devienne potes. Amis. Frères. Tout. Ennemis même à une période. J’étais venu, en plein milieu du Ramadan, à Casablanca … j’avais quoi ? 16 ou 17 ? J’étais avec Amine. J’avais donné rendez-vous, au même endroit, même heure et pour la même occasion, à Zina et Asmaa. Derrière la porte de Casa Port, tu te tenais timide, alors que les deux filles avaient bien pris les devants, et m’attendre aux quais. Timide. Très timide. Tu plaçais à peine un mot. Tu étais intimidé. Je jouais mon fier, le gars très confiant, limite imbu de son pauvre personnage. Je t’épargnerai le détail. Ces règles, et pas n’importes quelles règles. Pas celle avec qui ont fait nos jolis traits dans nos beaux cahiers. Pas ces règles imposées par la loi. Non, ces autres règles.

Comment on a bien rigolé ce jour-là. Quand Zina s’était faite insultée par cette dame, parce qu’elle portait soit disant un décolleté, trop décolleté pour Ramadan.

Ce n’est que grâce à toi que j’ai connu Beyoncé. Toi, fan, comme devrait-être les vrais fans. Tu me l’avais présenté comme ta meilleure amie, comme ce qu’était Shakira pour moi durant cette même adolescence. Au fil du temps je l’ai aimé, apprécié, et respecté cette putain de noire qui, bon Dieu, sait chanter, danser. Te rappelles-tu de notre moment de fans hystériques cons le jour de l’annonce de Beautiful Liar fût officielle. Je m’en rappelle. Te rappelles-tu de notre pari ? Moi si … Et on l’a tenu … je suis fier de nous !

On avait parlé pour la première fois, toi le cyber à 2Mars, moi à Khebazat. Tu te sentais déjà seul. A 15ans. C’est terrible. Normal que l’adolescent se sente seul au bout d’un moment. Mais dans ton cas, le mien aussi, c’était injuste. Illégal qu’on se sente seuls. Parce que la vérité c’est qu’on se sentait seuls beaucoup plus que le reste du monde. Des gens. On savait bien pourquoi. On le sait toujours.

Oui, ce jour-là, on avait bien compris, que pour vivre, juste décemment, il fallait quitter le pays. Ou alors, faire tout pour changer le pays, les mentalités du bled. Et Dieu sait à quel point ce n’était pas facile. On avait l’ambition, le courage, le rêve, la patience. Mais on n’était que de simples adolescents à l’époque où nos camarades pensaient au BAC, nous, on pensait à soulever le poids de la terre sur nos épaules. Braves jeunes que nous étions. Braves jeunes hommes que nous sommes. Comment changer le monde alors qu’on n’est qu’une poignée de personnages virtuels, face à un monde beaucoup plus réel, plus cruel et carnivore.

Ton rêve s’accompli aujourd’hui, enfin, Hamdoullillah, Hallelujah ou Mazel Tov. Tu es un homme. Un Homme. Vivant. Envers et contre les autres. Bghaw oulla Kerhou. Et tu sais qu’au fond, au plus profond de moi, je ne te souhaite que bonheur, et courage. Parce que le chemin n’est jamais facile. Toujours long. Toujours lent. Tu es parti et ce n’est nullement ta faute. C’est la faute aux autres. Et quand je dis les autres, je ne les indique pas du doigt parce qu’on ose prétendre que rien n’est de notre faute. Si je blâme les autres, c’est parce qu’ils n’ont jamais rien fait pour faciliter nos vies et qu’ils sont réellement fautifs. Ils sont méchants les gens. Machiavélique. Parce que nous vivons dans un pays de crétins. Voilà, je l’ai dit, et je sais que tu le penses. Nous vivons dans un pays de crétins, qui nous empêchent de vivre.

L’éducation, tu as toujours su qu’elle était MAUVAISE, répugnante, ridicule. Et je te comprends parfaitement. C’est quoi ces cours de français où tu ne lis qu’une nouvelle dans un recueil d’un grand écrivain ? 10 pages en 1an. Ça encourage indubitablement à lire. Comment pouvons-nous oser prétendre étudier la physique, alors que nos cahiers n’étaient remplis que de formules, lettres, incompréhensibles mais surtout théoriques. J’en retiens à peine que le H²O est la forme pour qualifier l’eau, et que l’O² est l’oxygène. Je te comprends parfaitement. Comment pouvons-nous oser prétendre avoir étudié les sciences naturelles alors que tout ce que nous avions eu comme expériences scientifiques se résumaient en une sauterelle mise dans un bocal avec de l’alcool la laissant crever. Ou alors, un haricot dans un coton mouillé. Vive la science. En gros, le remède contre le SIDA sera certainement inventé par un Marocain, me diras-tu !

Non, je te comprends parfaitement, et je comprends ton départ. Ton désire de quitter le pays était plus que primordial. Je l’ai ce rêve. Très souvent même. Faute de moyens, de courage, de bonnes notes … je suis ici. Toujours ici. A prétendre que je me bats pour mon pays, pour y rendre la vie digne. Chose que j’aime imaginer faire en tout cas, sinon où serait mon but dans la vie ? Sans but, autant faire partie du bétail.

Toi, comme moi, nous ne blâmons nullement le gouvernement. De la politique, on s’en bat les couilles. Nous, notre plus grand ennemi reste le Marocain en lui-même. Rares sont ceux que nous admirons, et qui nous pensons qu’ils finiront par rendre hommage au Maroc. Qui se battront, ou qui parleront, et nous feront comprendre qu’il y a toujours de l’espoir. Qu’un jour, le soleil se lèvera. Laissant cette ignorant et inculte Marocain se réveiller pour vivre. ET surtout, laisser les autres vivres.

Je le dis, je le pense. On ne t’a pas rendu justice. Toi. Comme plusieurs personnes. Maintenant, pour accomplir ton rêve. Simple pourtant. Très simple. Faire de VRAIES études de psychologie. C’est triste de te voir devoir quitter le pays pour avoir une vraie éducation. Pour t’accomplir, et aider les autres. Car après tout, la majorité de nos rêves, engagent une envie d’en faire profiter le reste. Améliorer le pays. Ses gens. Son avenir. Le Maroc. Faire du Maroc un vrai Maroc. Plein d’amour, respect, tolérance. Tu me diras, certainement en privée, que tu t’en fous des Marocains maintenant. Que ça a toujours été le cas pour toi. Que tu ne te sens pas Marocain. Mais je sais, parce que je te connais. Je connais le gars qui  somnole au plus profond de toi, que ton plus grand rêve serait de venir au pays, trouver des cérébraux et pas que des spirituels, des intéressants et pas que des inintelligents, des gens cultivés, et qui surtout, surtout, ne te jugeront pas, et ne te montreront pas du doigt. Tu rêves aussi d’un Maroc, qui, comme le mien, les gens ne voient pas la différence dans la différence, si tu vois ce que je veux dire. Du jour où les gens comprendront qu’être Marocain, n’est pas un mécanisme à suivre ou à laisser. Un personnage avec telles qualités, tels défauts, telles manières de penser. C’est le cas du Maroc. Notre Maroc. Mais ils ne s’en rendent pas compte.

En tout cas, ce soir, tu dors tranquillement, et je suis très heureux pour toi. Car, et j’en mettrais ma main à couper, que tu trouveras ton bonheur. Tout ce que tu n’as pas pu avoir ici. L’amour. Le bonheur. La vie. Tu les trouveras ailleurs. Le proverbe qui dit que « the grass isn’t always greener on the other side » est faux. Ils devraient surtout dire « the gras is always greener there, where you take care of it », et avouons-le, nous n’avons toujours pas appris à arroser notre verdure. Nous n’avons pas la main verte, ni même la pensée rationnelle. Je suis sûr que l’herbe est bien frais là où tu dors ce soir, bien plus vert qu’ici. Je le sais, même si je n’ai pas besoin de m’y rendre pour le voir de mes propres yeux.

Bref, ce soir tu es parti. Tu me laisses avec ces gens-là, heureusement pas tous, mais une majorité. Tu me quittes, et tu me laisses avec ces lecteurs d’Al-Massae. Tu me laisses avec ces commentaires dans HibaPress. Tu me laisses avec ces femmes en burqa soumises derrières leurs maris avec une barbe qui pue la merde d’un fœtus constipé. Tu me laisses avec les Bouzebals et Dieu sait à quel point cette dénomination leur va à merveille. Tu me laisses avec tous ces supporters du KAC, du RAJA, des FAR. Tous ces Barçaouis ou Réalis d’un soir. Tu me laisses avec ces ados qui mettent trois litres de gels pensant que c’est Fashion. Tu me laisses avec … avec Aziz le concierge, et sa femme Fatima. Avec le voisin du 7ème qui se prétend islamiste, qui nous juge sur nos fou-rires parce que trop vulgaire à son gout, alors qu’il est incapable de voir la micro jupe de sa fille. Tu me laisses avec … avec pleins de choses. Toutes ces choses qu’on a toujours méprisées en fait. Tout ce Maroc qui ne nous représentait pas. Nous représentera-t-il un soir ?

C’est drôle Jihad. Nous nous plaignons de ces Marocains qui nous jugent, parce qu’on a osé penser autrement. En dehors du troupeau. Mais nous ne faisons pas mieux. Nous-mêmes sommes en train de les juger. Peut-être plus que ce qu’EUX font. Si ça se trouve, ils s’en foutent pas mal de qui nous sommes et ce que nous faisons. Ça se trouve, ils ne nous connaissent même pas. On est peut-être juste parano à voir le mal là où il n’y en a pas. Ou peut-être, je dis peut-être notre vision n’est pas si faussé que ça !

En tout cas, Jihad, habibi, mon cher ami, toi qui sait parler anglais mieux que personne. Toi qui sais être à l’écoute comme personne. Toi, avec tes humeurs, et tes principes. Ta présence. Tes blagues. Ton anglais. Ton humour. Tes vidéos. Ton agilité dans la danse. Toi. Et tout ce qui te représente. Et tout ce que tu es pour moi. Tu me manques, déjà. Beaucoup. Le Maroc est moche sans toi. Ils ne s’en aperçoivent peut-être pas, mais ils ne savent pas ce qu’ils viennent de perdre. Moi je le sais. Ces gens-là, ne savent pas tout ce que tu peux leur offrir. Tout ce que tu avais à leur offrir. Ils ne te connaissent peut-être pas. Mais moi si. Et je sais à quel point, ce n’est qu’avec et grâce aux gens comme toi que ce pays ira vers l’avant.

You’re an inspiration, to all of us!

A toi.
A très bientôt.
Surtout à très bientôt j’espère
Je t’embrasse
Mon ami Jihad.


3 réflexions sur “Jihad, mon ami !

  1. Superbe lettre, Hicham, débordante d’amour envers une personne, débordante de violence envers tant d’abrutis, mais d’où jaillit une teinte d’espoir. Où que nous soyons, il y a un combat à mener pour que la vie autour de nous s’améliore, pour que l’humanité progresse. Poursuit ton chemin sans fléchir. Tu sais que ta génération compte sur toi. Bruno.

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