Ecrire au Maroc en 2012, sans tabou

Le pays sera l’hôte d’honneur du prochain Salon du livre de Genève. Entre Rabat et Casablanca, rencontre d’une nouvelle génération d’auteurs décomplexés et libres.

A Casablanca, près de l’Hôtel Lausanne, dans un café de l’avenue Hassan II, une clientèle exclusivement masculine se passionne pour la retransmission d’un match de football. On boit du thé à la menthe et des infusions de verveine dans du lait. A l’étage, quelques femmes. «Ce sont des prostituées», explique l’écrivain Abdellah Taïa, qui s’arrête au comptoir pour dédicacer un de ses livres à l’attention du patron. La société marocaine est schizophrène. Ici, on peut cracher sur un écrivain «déviant» puis lui demander une dédicace. Abdellah Taïa est le premier artiste marocain à avoir affiché publiquement son homosexualité. Il a étudié à Genève et vit aujourd’hui à Paris, mais revient fréquemment au Maroc. Né en 1973 à Rabat, il a grandi dans une famille pauvre avec ses neuf frères et sœurs. Il a appris le français à l’université et vit aujourd’hui de sa plume (il a remporté le prix de Flore en 2010 pour Le jour du roi aux Editions du Seuil). C’est aussi un passeur d’une nouvelle génération d’écrivains. Le collectif Lettres à un jeune Marocain qu’il a initié, toujours au Seuil, a été largement diffusé au Maroc (50 000 exemplaires en français et 40 000 en arabe, distribués par le biais du magazine TelQuel).

Un recueil dans lequel Hicham Tahir a publié une nouvelle. Il nous rejoint au moment où tous les occupants du café crient parce qu’un but vient d’être marqué à la télévision. Vingt-trois ans, un perfecto noir sur les épaules, il écrit un blog labellisé avec provocation «Contre la loi pour l’abolition de l’avortement des prostituées lesbiennes athées dans les pays arabes». Lui aussi issu d’une famille très modeste, il a commencé à écrire à l’âge de 15 ans. C’est la femme de son oncle, une Française, qui lui a offert un jour un cahier. Il a choisi la langue de Molière comme espace de liberté, écrit à côté de son travail dans une agence de publicité et a déjà publié une nouvelle. «Il est la preuve qu’une liberté est en train de s’inventer, confie Abdellah Taïa, envieux. Moi, je me suis construit dans une solitude extrême. Mais la génération d’Hicham, avec l’internet, a développé un rapport beaucoup plus immédiat aux mots et aux maux.»

Contourner la censure. Après notre première rencontre, Abdellah nous pousse dans un petit taxi rouge pour nous emmener à la découverte de la ville et de ses écrivains. Arrêt au marché aux poissons. De petits requins, des roussettes et des sardines qui ont l’éclat de l’or blanc, sont vendus à même le sol. «Les poissons du pauvre.» Coups de klaxon continuels. Dans la rue, un homme pleure assis sur le capot d’une voiture. Il raconte que son père vient de l’abandonner. Plus loin, deux femmes se sont battues et un attroupement s’est créé. A deux pas de l’océan, nous passons devant un incongru Hôtel Suisse.

De retour au centre-ville, un gardien nous ouvre les portes de la rédaction de l’hebdomadaire TelQuel. Effervescence du mercredi, 20 heures, soir de bouclage. Le newsmagazine francophone résolument progressiste suit la culture de près. Son directeur, Karim Boukhari, ouvre d’ailleurs une maison d’édition à la fin du mois, Casa Express, avec le français Guillaume Jobin (président de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris). «Il faut révéler le talent de nos contemporains, les jeunes femmes entre 20 et 30 ans par exemple, qui ont des choses à dire et les couilles de le faire! Toute cette génération qu’on a vue émerger pendant les révolutions arabes.» Pour contourner la censure, Casa Express éditera autant à Paris qu’au Maroc. Il reste trois tabous majeurs: ce qui touche à la royauté, à la religion et à la sexualité. Karim Boukhari en sait quelque chose: lorsque TelQuel a publié un sondage sur la royauté, ses 50 000 exemplaires ont été pilonnés. «Créer une maison d’édition permettra de pallier un manque dans le paysage éditorial. Je suis convaincu que les Marocains sont de grands lecteurs, même s’ils achètent peu de livres. La preuve, il dévorent le Net!»

Secrétaire de rédaction à TelQuel, Fadwa Islah sera une des dernières à quitter son poste ce soir. Elle s’est fait remarquer avec Demain j’avorte, texte publié dans le collectif Nouvelles du Maroc aux Editions Magellan à Paris. Elle y raconte les amours d’un imam et d’une beurette qui travaille pour le téléphone rose… Fadwa Islah peaufine également son premier roman. Elle ne se sent pas proche des écrivains marocains et préfère citer Virginie Despentes comme modèle. «Il manque trois choses pour que la littérature marocaine atteigne sa maturité: des livres moins chers, une vraie politique culturelle, et des auteurs qui parlent aux Marocains de problèmes qui les concernent!»

Arabophone par choix. «Je réfléchis en français mais j’aime en arabe», explique Sanaa El Aji, belle femme de 35 ans vêtue à l’occidentale, célibataire et agnostique. Chroniqueuse pour le mensuel Assabah, présentatrice sur la chaîne satellitaire Nessma, elle est aussi écrivaine. Il est neuf heures du matin, dans le lobby de l’Hôtel Sheraton, et elle s’apprête à rejoindre la high school voisine où elle travaille comme directrice de communication. «Si j’écrivais en français, je prêcherais à des convaincus. Avec l’arabe, je peux toucher le peuple marocain.» Un choix qu’elle a payé cher. Sanaa El Aji a été condamnée à trois ans de prison avec sursis et à 7000 euros d’amende en 2006 pour avoir publié un article sur l’humour, dans lequel elle citait des blagues populaires sur la religion. Son article n’a pas fait de vagues au Maroc, jusqu’à ce que le Gouvernement koweïtien tombe dessus et en fasse une affaire d’Etat… Ecrit en français, il ne lui aurait probablement pas valu de poursuites judiciaires. «C’était mon premier papier et cela m’a convaincue de faire carrière dans le journalisme! C’est excitant d’écrire au Maroc parce qu’on peut faire bouger les choses. La société change!»

Leïla Hafyane, institutrice, a la flamboyance des actrices de cinéma égyptien. Elle a choisi, elle, d’écrire en français. Dans ses romans, elle explore le poids des non-dits; son verbe, volontiers cru, y décortique les névroses familiales. «Le français est la langue de la liberté, celle qui m’a affranchie des tabous. Je l’ai exercée auprès de mon père qui, lorsque j’étais adolescente, m’a permis de parler de tout: de la politique, des inégalités, de la religion, de Dieu, de la sexualité… Si nous arrivions à débattre, c’est parce que cette langue nous transposait dans un univers libéré du regard d’autrui, de son jugement. Le français ouvrait l’univers d’un autre moi possible.»

Editeurs envers et contre tout. Départ pour Rabat, appelée «la Suisse du Maroc», parce qu’elle est «petite et bien entretenue». Rachid Chraïbi y a fondé les Editions Marsam qui publient, en arabe et en français, tous les genres confondus. Depuis 1975, il a édité 300 titres, pratiquement tous de la plume d’auteurs marocains. Sa collègue Nadia Essalmi a créé, elle, Yomad Editions en 1998, première maison spécialisée pour la jeunesse. Les deux éditeurs semblent livrés à eux-mêmes. «Pour encourager la création, le ministère publie des premiers livres. Ce faisant, il concurrence les vrais éditeurs», regrette Rachid Chraïbi. «Les ministres précédents ont coupé le robinet des subventions à la publication, déjà timides. L’impression est chère au Maroc, nous ne sommes pas compétitifs, explique Nadia Essalmi. Et si on arrive à faire baisser les coûts, les diffuseurs et les libraires ne sont pas contents parce que leur marge diminue. On ne sait pas par quel bout prendre le problème!»

Qu’en pense le gouvernement? A Rabat toujours, le ministre de la Culture Mohamed Amine Sbihi nous reçoit dans son cabinet. Issu de la gauche, il fait aujourd’hui partie d’un gouvernement de coalition dirigé par les islamistes. «D’après des statistiques, les Marocains lisent huit minutes en moyenne par an. Les Occidentaux, deux cents heures!» Pour améliorer la situation, le ministre compte sur un plan national de soutien à la lecture. «Nos 374 bibliothèques comptent 12 500 places et un million d’ouvrages. J’aimerais les développer, en faire des lieux conviviaux, les inclure dans la vie scolaire. Un livre, ça se touche. Il faut apprendre aux enfants à avoir un lien charnel avec! Tout cela aura des retombées économiques. Lire n’est pas un tiers-temps réservé à une élite, la culture est le meilleur moyen d’assurer la cohésion d’un pays. Vous devez en savoir quelque chose, vous, en Suisse!» Le ministre compte aussi faire rayonner la culture de son pays à l’étranger. Il viendra à Genève entouré d’écrivains représentatifs de toute la diversité marocaine, sans censure. Le rendezvous est pris.

Le Pavillon marocain, du 25 au 29 avril au Salon du livre de Genève.

« Je n’écris pas en français pour chercher à rivaliser avec la littérature française, comme le faisaient les écrivains marocains jusqu’ici. Ma langue est plus simple, proche de la vie. »

Abdellah Taïa, 39 ans
«L’armée du salut»,
«Une mélancolie arabe»,
«Le jour du roi» (Ed. du Seuil)

« Je suis contre l’appellation “écriture féminine”, je n’écris pas avec mes parties génitales! Mais il est vrai que, lorsqu’une femme écrit sur la sexualité, cela dérange beaucoup plus que si c’était un homme. »

Sanaa El Aji, 35 ans
«Majnounat Youssef» (Ed. Argana)

« Les auteurs marocains ne me parlent pas, ils sont trop impressionnistes, pas assez directs. Et les femmes qui adoptent une position de victime dans leurs livres m’agacent. Je préfère les Amazones! »

Fadwa Islah, 33 ans
«Demain j’avorte», dans «Nouvelles du Maroc» (Ed. Magellan)

« Il faut avoir l’audace d’être soi, dans son quotidien. Le changement ne viendra pas des autres mais de l’individu, de sa pensée, de son idéologie, de ses sentiments. »

Leïla Hafyane, 41 ans
«L’autre silence» (Ed. de L’Harmattan)

« Etre écrivain, aujourd’hui cela veut dire avoir une fonction sociale. Avant, les grands écrivains étaient confinés à une élite, mais maintenant ils sont populaires, on les considère comme des stars. »

Hicham Tahir, 23 ans
«Le bonheur», dans «Lettres à un jeune Marocain» (Ed. du Seuil)

Par : Julien Burri


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