La révolution continue – Abdellah Taïa

L’écrivain Abdellah Taïa (auteur de « L’armée du Salut », « Une mélancolie arabe » et « Le jour du roi » prix de Flore  2010) a publié ce papier sur la révolution arabe dans le quotidien français « Le Monde » daté du 26 février 2012.

 Dans ces lignes, Abdellah Taïa se dénude encore une fois pour nous parler de sa vision du Printemps Arabe. Ses mots sont bouleversants, forts, sincères. Elles expriment cette idée essentielle: c’est l’individu qui crée la société et non le contraire.

 Sans trop me prolonger dans mes visions, je vous laisse apprécier ce texte courageux et comme on aimerait en lire plus souvent …

La révolution continue

Par Abdellah Taïa

Il y a un an, le monde arabe est entré dans la Révolution. Sérieusement. Réellement. Grâce à des jeunes désespérés et révoltés, longtemps oubliés, ignorés, méprisés, les Arabes se sont enfin réveillés. Ils sont sortis dans la rue. Ils ont crié, hurlé. Ils ont fait l’inimaginable il y a seulement quelques mois : chasser les dictateurs, bouleverser à jamais les systèmes et l’Histoire de cette partie du monde, donner au peuple une voix, une légitimité. Des yeux qui se relèvent. Qui s’ouvrent. Faire tomber le mur de la Peur. Fédérer toutes les générations autour d’un même rêve : on peut être Arabe et digne, Arabe et libre, Arabe et révolutionnaire. Pendant quelques mois, le fameux fatalisme arabe n’a plus été qu’un cliché, une peau fausse qui, au fond, n’a jamais été la nôtre. L’espoir entrait dans les cœurs. Le feu nous guidait. Le monde était à nous. Nos pays étaient à nous. Et pas à nos dictateurs qui nous veulent, comme nous le savons tous, tellement de bien. La vie même avait soudain un autre goût, au Maroc comme en Egypte, en Tunisie comme en Jordanie. Quelque chose de vrai se passait. Dans la réalité. Dans les esprits. Dans les cœurs. Dans les corps. L’Arabe était capable de marcher. De se battre. Pas contre un ennemi extérieur, pas contre des mécréants fictifs, mais contre ceux qui l’esclavagisent chez lui, dans son quartier, sa maison. L’Arabe se relevait. Occupait les places. Prenait le chemin de la liberté. Se préparait au sacrifice. Donnait l’exemple.

 C’était il y a un an. Le Tunisien Mohamed Bouazizi s’immolait par le feu à Sidi Bouzid. Un geste simple, évident, terrible, pour dire l’énorme désespoir dans lequel on l’obligeait à vivre. Un geste dans lequel se sont reconnus immédiatement des millions d’Arabes. Sa mort n’en était pas une. Quoi qu’en disent les experts, le feu de ce martyr brûle encore dans les cœurs des Arabes, alimente encore le désir de continuer la Révolution Arabe. Car, il faut bien qu’on l’entende, la Révolution Arabe continue. Doit continuer. Elle n’est pas terminée. Ne doit pas se terminer. La Révolution Arabe n’est pas un événement médiatique qu’on suit deux ou trois semaines avant de passer à un autre sujet. C’est quelque chose de beaucoup plus profond qui continue d’avoir lieu là, maintenant, ce matin, ce soir, dans toutes les maisons arabes.

 Bien sûr, les islamistes ont gagné les premières élections organisées en Egypte, au Maroc, en Tunisie. Et ils vont sûrement gagner dans d’autres pays arabes. Mais, franchement, est-ce une surprise ? Qui pourrait dire que ce n’était pas prévisible ? Les islamistes occupent le terrain politique et social depuis plusieurs décennies. Soutenus par les pétrodollars des pays du Golfe, encouragés, au début, par les dictateurs arabes, ils se préparent à prendre le pouvoir depuis les années 70. L’ont-ils pris pour toujours ? Le monde arabe est-il devenu islamiste pour toujours ? La Révolution arabe est-elle finie ? La réponse à toutes ces questions est : Non.

 Le monde arabe découvre la démocratie. Et, pour l’intégrer, la comprendre de l’intérieur, cela va prendre du temps. A priori, les islamistes ont gagné loyalement. On peut penser ce qu’on veut de ces derniers, mais on ne peut pas ignorer ce fait, ce moment politique important. Des partis politiques arabes ont gagné démocratiquement des élections. Qui se souvient d’un événement pareil dans le monde arabe ?

 Je ne partage pas les idées des islamistes et je ne minimise pas leur danger pour les libertés individuelles et les combats que les sociétés civiles arabes mènent depuis plusieurs années. Mais je suis plus qu’excédé par la vague d’obsession anti-islamistes qui se manifeste dans les médias. A en croire ces derniers, on a l’impression que, non seulement la Révolution arabe est terminée, foutue, mais, en plus, que tous les Arabes sont devenus des islamistes. C’est faux. Les idées islamistes existent et influencent beaucoup de choses dans la réalité et l’imaginaire des Arabes. Mais, il faut le dire, même ceux qui ont voté pour les partis islamistes ne sont pas tous devenus du jour au lendemain des islamistes. Si ces derniers ont largement gagné c’est parce qu’ils étaient les seuls à avoir investi le terrain, les seuls à aider les plus démunis, les seuls qui, parce qu’ils n’ont jamais été au pouvoir, ont une certaine crédibilité politique.

 Au lieu d’installer une nouvelle peur islamiste dans les cœurs arabes, il me semble important et urgent de rappeler ceci : la Révolution arabe n’a pas été initiée par les islamistes mais par des jeunes courageux, héroïques, qui, pour l’instant, ne savent pas encore transformer leur élan révolutionnaire en idées politiques, en partis politiques. Au lieu de tomber de nouveau dans les pièges islamistes, les obsessions occidentales concernant ceux-ci, on doit, au contraire, encourager ce monde arabe qui bouge encore, se révolte encore, sort encore dans la rue. Ce monde arabe qui a compris que, même s’il a réussi à chasser certains dictateurs arabes, les systèmes politiques répressifs et injustes sont toujours en place. Toujours dominants.

 Et puis, il y a tous ces gestes révolutionnaires et quotidiens accomplis par des artistes ou des anonymes qui obligent le monde arabe à faire face à ses démons. A se poser enfin de vraies questions. On peut voir tout cela dans les rues, sur Internet, sur Facebook. Au sein même des familles. Le pas vers une nouvelle identité arabe été franchi depuis longtemps. Pas par tous, bien sûr. Mais, on ne peut ignorer désormais les signes de ce profond basculement, ce refus déterminé des fictions nationalistes construites par des dirigeants mégalomanes pour mieux nous aveugler. Bien avant le début du Printemps Arabe, ces signes étaient nombreux. Ils se sont multipliés depuis. Ils témoignent du regard nouveau et très critique que jettent sur leurs  sociétés des jeunes Arabes révoltés. Car il s’agit bien de cela : le monde arabe est entré en mutation. Même dans les pays qui semblent en dehors de ce mouvement extraordinaire, cette opération a déjà commencé.

 Je pourrais citer ici de très nombreux exemples pour illustrer ce basculement que certains feignent de ne pas remarquer. Il y a la jeune Egyptienne Aliaa Magda Elmahdy, qui a posté en novembre 2011 sur Internet un autoportrait d’elle-même nue, causant ainsi un énorme scandale. Ce geste fort et inédit a été à la fois très attaqué et très défendu. Sur le site de cette artiste, on peut voir qu’elle soutient très activement un autre bloggeur, Mikail Nabil, que les militaires ont condamné à deux ans de prison parce qu’il a osé publié, sur son blog, une longue et exhaustive liste de toutes les exactions commises par l’armée depuis le début de la Révolution en Egypte. D’origine copte, ce jeune homme se présente comme « libéral, laïc, capitaliste, féministe, pro-occidental, pro-israélien, athée, matérialiste, mondialiste, activiste, anti-militariste et pacifiste. »

 Il y a trois ans, la militante marocaine Zineb El Rhazoui a organisé, en plein mois de Ramadan, un pique-nique dans la ville de Mohammadia. Elle a lancé sur Facebook une invitation à tous les Marocains de la rejoindre pour cette célébration de la liberté. La société marocaine a vécu ce geste comme un choc énorme et, pourtant, tellement nécessaire.

 Dès le début de la Révolution en Syrie, de nombreux artistes syriens ont rejoint immédiatement le mouvement de la contestation. Comme l’écrivaine Samar Yazbek et la chanteuse star Asala. Et tant d’autres dont l’Occident n’a aucune idée.

 Pour se convaincre de la réalité de cette Révolution, il faut aussi aller sur le site du Mouvement du 20 Février, qui a bouleversé tant de choses au Maroc, et visionner les vidéos inspirantes que les militants de ce groupe ont réalisées. Il faut suivre, sur Facebook et ailleurs, ces jeunes héros arabes qui sillonnent leurs pays pour éclairer leurs concitoyens, diffuser parmi eux  leurs idées et les inciter à fuir toutes formes nouvelles d’autocensure.

 Au début des années 90, après la chute du Mur de Berlin, on a vu fleurir en Europe de l’Est une forêt de partis politiques tous plus farfelus les uns que les autres, certains extrêmes, dangereux. Cela a donné des pays ingouvernables au départ. Mais les peuples ont pris goût à la démocratie et, en moins de 10 ans, les demandes de retour à l’autoritarisme avaient complètement disparu.

 Les situations ne sont peut-être pas comparables, mais, de tout mon cœur, je veux croire que le monde arabe est entré véritablement dans une nouvelle phase de son Histoire.

 S’il vous plaît, n’enterrez pas le Printemps Arabe trop vite !


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